Coups de Coeur 2006
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    Ali Farka Toure : Savanes

    disparu le 7 mars à l'âge de 67 ans

    1 CD Posthume World Circuit/Harmonia Mundi

    Le 7 mars dernier, Ali Farka Toure, légendaire musicien malien est décédé des suites d'un cancer. Un mois plutôt, il remportait Le son second Grammy Award, pour l'album en duo avec Toumani Diabaté "In the Heart of the Moon". Guitariste qui avait transposé le style traditionnel de sa région et fait connaître un style baptisé " Blues du désert " au public international il était aussi un homme singulier qui se voyait avant tout comme un agriculteur et à ce titre dédiait son temps et ses ressources à améliorer la situation agricole et sociale de Niafunké, son village dans la région semi-désertique du Mali du Nord. Frank Tenaille qui le connaissait bien pour l'avoir fait découvrir sur une scène française dés 1986 en avait fait un portrait de lui dans son livre "Le swing du caméléon" (Ed Actes Sud).

    "J'ai deux mois de tournée en Europe devant moi et, déjà, je suis pressé de rentrer. Parce que j'ai beaucoup d'occupations qui m'attendent au pays. Je cultive du riz, j'élève des moutons, des chèvres. J'ai deux femmes et onze enfants. Je suis d'abord un paysan". Ali Ibrahim "Farka" (Farka signifiant âne, symbole d'entêtement et de résistance physique) Touré est à Paris après trois jours de voyage de piste, de route, d'avion depuis le Mali. En pleine saison des pluies, il a quitté Niafunké, sa ville sur la haute boucle du Niger, à la lisière du Sahara. Début d'une tournée. Une activité lucrative qui lui permettra d'importer pompes à eau et tracteurs afin de rendre fertile les terres difficiles de sa région. Car la grande affaire de ce descendant de nobles Arma, c'est l'agriculture et ces trois cents hectares de terre qu'il cultive depuis qu'il est revenu au pays après avoir démissionné d'un poste de technicien radio qu'il occupait à Bamako. Pas la musique qui lui est "arrivée dessus en plein midi". "Sans la musique, je vis très bien" aime-t-il même préciser. Mais voilà, la notoriété est venue le visiter. En pleine euphorie du tout percussif de ses pairs africains, le doux Ali Farka Touré et son triptyque guitare - calebasse - njarka (violon à une corde) ont séduit au-delà de toute attente. Jusqu'aux Etats-Unis où le célèbre guitariste Ry Cooder a tenu à jouer avec lui avant qu'il ne réalisent "Talking Timbuctu", l'album qui fit mouche. Cette notoriété a commencé lorsque des médias anglo-saxons se sont aperçus qu'à deux cents kilomètres au sud de Tombouctou, vivait un homme qui faisait du blues comme s'il avait vécu au Mississipi. Et de le comparer à John Lee Hooker. "Lorsque j'ai écouté John Lee Hooker pour la première fois - c'était en 1967, un ami étudiant avait ramené des disques de Paris - je me suis dit que c'était un artiste de mon pays. Puis j'ai appris qu'il était américain et j'ai alors pensé qu'il avait volé notre musique. En fait ce qu'en Occident on appelle le blues est du pur tamachek, mais les musiciens américains ne le savent pas. Nous, nous avons la racine et le tronc, eux, ils ont les feuilles et les branches". Effectivement, les jeux de guitare d'un Ali Farka Touré et d'un John Lee Hooker (mais l'on pourrait pousser une comparaison encore plus judicieuse avec un Mance Lipscomb) accusent des similitudes troublantes. En 1989, en Californie, les deux hommes se rencontrent. Et l'Américain de déclarer à la cantonade que, s'il lui arrivait de disparaître, Ali Farka Touré serait le seul à assurer la relève. Le malien n'en souligne pas moins leurs différences: "Il chante le whisky, la bière, les femmes. Je chante les pâturages, la verdure, la nature, le fleuve, la terre et le ciel, le travail, l'éducation contre l'inconscience et le racisme" . Ce blues tamachek qui se décline sur les modes tangani, diaba, hekkam, dialou, segalare, takamba, ndondo... relève pour lui de l'inné. Il a commencé à jouer de la flûte peul, du ngoni (un luth à quatre cordes), du njarka (une vièle dont les épouses se servent pour retenir leur mari volage!) et surtout du monocorde gurlek, "instrument des esprits" qui suscite la transe lors de cérémonies vaudou, accompagne les bêtes à la pâture ou les rites de protection contre les piqûres de scorpions ou de serpents. Puis, il y eut le tidinît, un cordophone sahélien, et cette guitare qu'un copain infirmier avait commandée par catalogue à Manufrance. Enfin l'accordéon et le banjo d'un centre culturel communal quand la jeunesse en pinçait pour Dario Moreno, Dalida, Enrico Macias ou Richard Anthony. Entre 1954 et 1956, Ali Farka Touré est apprenti chauffeur en Guinée. Il assiste aux concerts des grands guitaristes que sont Keita Fodeba et Kante Facelli. C'est pour lui une révélation. Et, à partir des années soixante, alors qu'il dirige La Troupe 117 qui donne ses spectacles depuis un bateau-ambulance, il s'ingénie à adapter des mélodies traditionnelles à la guitare accordée au diapason des instruments traditionnels. Une guitare qu'il pourra enfin se procurer lors de son premier voyage hors d'Afrique, à Sofia en 1968 à l'occasion d'un festival d'arts traditionnels. Puis, devenu technicien à Radio-Mali et partie prenante de l'orchestre maison, de pouvoir composer d'abondance jusqu'à la dissolution de l'orchestre. Cette histoire de blues, c'est en écoutant les Otis Redding et autres Ray Charles, qu'elle a commencé à le tarauder. D'autant que chez lui aussi on appelle une certaine musique "le bleu", traduction du mot baula qui rend compte de l'image des paysages dans l'eau du fleuve. Et qu'en Afrique, beaucoup de chants rappellent par leur construction ceux du blues, étant composés en tierces (majeures, mineures, neutres) et en intervalles parfaits de quarte ou de quinte. La fameuse "note bleue" naissant de la bémolisation des 3 ème et 7ème degrés de la gamme majeure. Une histoire de blues dont il fut aussi question lorsqu'il discutait avec l'écrivain Amadou Hampaté Bâ, acteur décisif de la bataille pour la sauvegarde des traditions orales africaines, l'accompagnant dans ses pérégrinations, quand celui-ci avec un Nagra s'employait à recueillir les sources musicales des griots.

    Discographie d'Ali Farka Toure: The River (1990), The source (1991), Talting Timbuktu (1993), Radio Mali (1996), Niafunke (1997), In the heart of the moon (2005).
    Albums chez World circuit.
    On signalera le DVD de Marc Huraux, "A visit to Ali Farka Toure" (Digital classics). Savane est l'album testament d'Ali Farka Touré. Enregistré au studio Bogolan et à l'hôtel Mandé à Bamako avec son groupe traditionnel de ngoni, cet enregistrement est une puissante réaffirmation de son lien ombilical avec ses racismes musicales.

    A lire aussi :
    Frank Tenaille, Le swing du caméléon, musiques africaines 1950-2000, Actes Sud.

    Frank Tenaille

    Récompense :
     Coups de coeur Musiques du Monde 2006
    Lien à visiter :
    www.worldcircuit.co.uk
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