Sélection Musique contemporaine 2025

La commission Musique contemporaine a écouté cette année 122 CD parus entre octobre 2024 et octobre 2025. Elle en a tiré ses 11 Coups de cœur, présentés le mercredi 28 janvier sur France Musique dans l’émission « Le Concert du soir » présentée par Arnaud Merlin.

Les 18 membres de la commission Musique contemporaine sont :
Jérémie Bigorie, Pierre-Albert Castanet, Gilles Charlassier, Omer Corlaix, Laurent Feneyrou, Romaric Gergorin, Suzanne Giraud, Anne Ibos-Augé, Muriel Joubert, Jean-Guillaume Lebrun, Alain Louvier, Lucie Maudot-Kayas, Anabelle Miaille, Arnaud Merlin, Chloë Rouge, Aurélie Saraf, Michèle Tosi, Laurent Vilarem

Les travaux de la commission ont été coordonnés cette année par Anne Ibos-Augé, Jean-Guillaume Lebrun et Chloë Rouge.

Photo : Like Flesh de Sivan Eldar, lors de sa création à l’Opéra de Lille en janvier 2022. © Simon Gosselin

Lignes de fissures

Georges Aperghis

NEOS – 1 CD + album digital (Qobuz), 2025, 56 min

Angèle Chemin, soprano
Vincent Lhermet, accordéon
Françoise Rivalland, cymbalum/percussions

La carrière de Georges Aperghis est pavée de compagnonnages. La percussionniste Françoise Rivalland retrouve la pièce Ligne de fissure (2007) qui donne son nom au disque, ainsi que Sur le fil (2022). Aux titres évoquant l’idée de ligne de crête répondent deux manières originales d’écrire pour cymbalum solo.
Quand Ligne de fissure entretient un jeu de résonances au terme de fusées chromatiques au caractère éthéré, Sur le fil découpe un dialogue en bribes musicales loquaces. Le Merry Go Round (2019), troisième pièce solo de ce disque, met en valeur l’accordéon dans une mosaïque de moments rythmés ou étirés par Vincent Lhermet.

Au cymbalum et à l’accordéon, il faut rajouter voix (Angèle Chemin), déstructuration sémantique du texte et humour grinçant pour obtenir Tingel Tangel . L’osmose des interprètes révèle sans ambages la « clownerie métaphysique » d’une partition aux gestes haletants et millimétrés. À travers une prise de son très lisible, l’atmosphère macabre saisit l’auditeur et l’auditrice.

Chloë Rouge

Seltene Erde & Atara

Chaya Czernowin

Kairos – 1 CD + album digital (Qobuz), 2025, 65 min

Uli Fussenegger, contrebasse
Klangforum Wien, direction Johannes Kalitzke

Sofia Jernberg, soprano
Holger Falk, baryton
ORF Radio-Symphonieorchester Wien, direction Christian Karlsen

Pour Chaya Czernowin, la musique est comme la possibilité d’un cri. Il sera étouffé : le regard que porte Chaya Czernowin sur le monde avant de poser ses notes est lucide. Mais il laissera sa marque brûlante, griffera la conscience par le son. Les deux pièces de grande envergure ici réunies – l’une avec ensemble, l’autre avec orchestre – ont beaucoup en commun.
Dans Seltene Erde  Terre rare »), la contrebasse soliste, doublée de son propre enregistrement, porte le « chant de la terre » ; autour d’elle, l’ensemble, fragmenté, l’attaque de toute part et parfois s’y confond. Atara se construit aussi sur un soubassement profond (contrebasse, violon-celle, percussion, piano et électronique), point de départ d’une matière en transformation continue, au pouvoir émotionnel immense. Il faudra que se dissipent les multiples strates sonores pour que perce le lamento des deux voix solistes (sur un poème de Zohar Eitan), cerné par les forces incontrôlables de l’orchestre.

Jean-Guillaume Lebrun

L’Origine du monde

Hugues Dufourt

Metier – 1 CD + album digital (bandcamp), 2025, 65min

Marilyn Nonken, piano
NYU Contemporary Ensemble, direction Jonathan Haas

Compositeur et philosophe, Hugues Dufourt est une figure majeure du courant spectral fran-çais. Méticuleuse, son écriture pour le piano requiert une extrême maîtrise gestuelle favorisant prioritairement les domaines du timbre. Enregistré à New York en 2023, le CD L’Origine du monde montre la pianiste Marilyn Nonken sous ses plus beaux atours (belles couleurs générales comme du détail, musicalité exemplaire…).

Typiques de l’inspiration du musicien, les œuvres au programme convoquent l’histoire ( Meeresstille , An Schwager Kronos , Rastlose Liebe , trois pièces écrites d’après Goethe – entre 1994 et 2004), Claude de France ( Tombeau de Debussy , 2018) et – signe identitaire du compositeur – des toiles de grands maîtres ( La Fontaine de cuivre d’après Chardin , 2013). Une mention particulière pour L’Origine du monde (2004, d’après le tableau de Courbet), œuvre concertante pour piano et ensemble instrumental excellemment servie par Jonathan Haas à la tête du NYU Contemporary Ensemble.

Pierre Albert Castanet

Like Flesh

Sivan Eldar

B-Records – 1 CD + album digital (prestomusic), 2024, 80 min

Helena Rasker, William Dazeley, Juliette Allen, Adèle Carlier, Hélène Fauchère, Guilhem Ter-rail, Sean Clayton, René Ramos Premier, Florent Baffi
Augustin Muller, réalisation informatique musicale Ircam
Le Balcon, direction Maxime Pascal

Lassée par un morne mariage, une femme découvre l’amour auprès d’une étudiante qu’elle et son mari bûcheron hébergent dans leur maison forestière, mais elle se métamorphose en arbre dès leur premier baiser. L’époux délaissé et la jeune fille s’occupent tour à tour de la femme-arbre, l’aimant et la regrettant chacun à leur manière : Sivan Eldar et la librettiste Cordelia Lynn réinventent le triangle amoureux, modernisant Ovide en invitant écoféminisme et théorie queer.
La distribution, remarquable de justesse, allie trois timbres complémentaires servant au mieux une écriture variée, entre parole et lyrisme. Particulièrement saisissant est le sextuor vocal, tout de poésie et de délicatesse qui, endossant le rôle de la forêt, en raconte la vie et l’histoire. La matière transparente aux textures complexes et aux lignes fluides de la compositrice est parfai-tement mise en valeur par les musiciens, en une réalisation qui équilibre très heureusement or-chestre et électronique.

Anne Ibos-Augé

De Tinieblas

Stefano Gervasoni

Kairos – 1 CD + album digital, 2024, 49 min

SWR Vokalensemble Stuttgart, direction Yuval Weinberg

Avec De Tinieblas , Stefano Gervasoni veut faire revivre le genre musical liturgique développé au XVIIᵉ siècle. Il a choisi le texte en prose des Tres lecciones de tinieblas du poète espagnol José Ángel Valente (1929-2000) qui concentre tradition chrétienne, kabbale juive et vision contemporaine.
Un ensemble vocal de trente-deux chanteurs (l’excellent SWR Vokalensemble Stuttgart) et les ressources de l’électronique (technique Ircam) sont convoqués pour cette plongée dans les ténèbres que le compositeur considère comme une expérience vitale : « L’obscurité comme un état de richesse et non comme un vide étouffant », nous dit-il.

L’électronique s’immisce dans la trame vocale pour l’amplifier, en enrichir la texture (présence d’un chœur virtuel) et étirer au maximum les registres, intensifiant le mouvement de ferveur qu’entretient tout du long l’écriture de ses trois « Leçons de ténèbres » éblouissantes.

Michèle Tosi

Chopin & Lazkano : Préludes

Frédéric Chopin – Ramon Lazkano

bastille musique – 1 CD + album digital (bandcamp), 2024, 85 min

Maroussia Gentet, piano
Ensemble Cairn, direction Guillaume Bourgogne

Les Dix-neuf Préludes de Ramon Lazkano ont été conçus pour s’entrelacer librement aux Préludes de Chopin : si l’effectif requiert un ensemble de deux à huit instruments le terme « prélude » cache une kyrielle de formes et de genres différents, de la marche au zortziko, de même que ceux du Polonais abritaient ici une mazurka, là une valse, ailleurs une étude.
Admirable dans l’invention des timbres, avec ces rythmes heurtés qui laissent place à de fantomatiques bruissements, à la cantillation des vents, aux notes répétées, à la soufflerie de quelque faune ou à l’agitation d’un perpetuum mobile, le style de Ramon Lazkano fascine par sa fantaisie exubérante et la subtilité des liens qu’il tisse avec son aîné. Tel prélude annonce les figures de son pendant chopinien ; tel autre sourd du prélude expirant mais une large portion de silence est parfois ménagée entre deux miniatures. L’Ensemble Cairn rivalise d’effets savoureux sous la direction diligente d’un Guillaume Bourgogne alternant rétorsion du geste et cette plénitude de fruit mûr qui fait éclater son écorce.

Jérémie Bigorie

De l’art d’induire en erreur

Fabien Lévy

Kairos – 1 CD + album digital (Kairos), 2024, 77 min

Teodoro Anzellotti, accordéon
Jean-Guihen Queyras, violoncelle
Iris Torossian, harpe
Arcis Saxophon Quartett
Ensemble Recherche

Neue Vocalsolisten
Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, direction Johannes Kalitzke

Œuvre majeure de Fabien Lévy, De l’art d’induire en erreur (2019) pourrait figurer le versant artistique de ses recherches sur les relations entre écriture musicale et perception. La pièce dépasse néanmoins les effets purement sensoriels liés aux métamorphoses et aux illusions grâce à la présence de textes de ou d’après Nietzsche, Apollinaire, Artaud ou le rabbin Nahman de Bratslav. Le monde vocal (trois solistes) et orchestral s’y fait tour à tour dramatique (sprechgesang), pointil-liste-bruitiste ou poétique, évoquant la vie et la création artistique.

Les polytemporalités et jeux d’accents des quatre saxophones du début de Durch, in memorian G. Grisey (1998) rappellent le Vortex Temporum du maître. À propos décline successivement les imaginaires plastiques de Hawkinson, Hokusaï, Burri et Penone, en textures diversifiées mêlant grouillement et raréfaction, gravité et humour. Enfin, Les deux ampoules d’un sablier peu à peu se comprennent (1996) joue avec les illusions de vitesse créées par des distorsions de hauteur. Couvrant vingt-quatre années, les quatre œuvres témoignent de l’esthétique à la fois réfléchie et incarnée de Fabien Lévy.

Muriel Joubert

String Creatures

Liza Lim

NMC – 1 CD + album digital (Qobuz), 2025, 64 min

JACK Quartet
Rohan Dasika, contrebasse

NMC Recordings rassemble dans ce CD des pièces pour quatuor à cordes et pour cordes graves solo de la compositrice anglo-australienne. Fruit d’une étroite collaboration avec le Jack Quartet, le violoncelliste Jay Campbell (membre du Jack Quartet) et le contrebassiste Rohan Dasika, l’enregistrement récent effectué au Melbourne Recital Center de ces différentes pièces – préalablement composées pour d’autres interprètes (Quatuor Arditti, Séverine Ballon, Florentin Ginot) – illustre le parfait aboutissement d’une écriture qui croise une recherche sonore originale avec l’évocation de motifs rituels associée à une philosophie de l’environnement. Ainsi, les String Creatures se veulent autant pièces pour instruments à cordes que métaphores de notre relation au monde, le quatuor à cordes étant conçu – dixit Liza Lim – comme « un organisme hybride qui additionne les corps, les esprits et les désirs ».

Suzanne Giraud

Zone Grise

Didier Rotella

Kairos – 1 CD + album digital (Karios), 2024, 65 min

Ensemble Links
Ensemble Proxima Centauri

Compositeur, pianiste et chercheur, Didier Rotella est à son « méta-piano » à deux claviers (un dispositif innovant qui permet d’accueillir l’électronique sans l’intermédiaire des haut-parleurs) aux côtés de l’ensemble Proxima Centuri dans Mogari , une pièce inspirée par un rituel asiatique. Pour deux pianos, deux percussions et électronique (ensemble Links), Catharsis se coule dans le modèle du thème et variations dont le compositeur transgresse les limites, entre complexité et transparence. Fragrances , son premier quatuor à cordes (Quatuor Links) fait appel à la synesthésie, jouant sur les correspondances subtiles entre émergences olfactives et figures sonores. Microtonalité, instances bruitées et énergie du geste participent d’une exploration du son toujours à l’œuvre chez le compositeur.

Michèle Tosi

Chambered Music

Simon Steen-Andersen

DaCapo – 1 CD + album digital (naxos), 2025, 49 min

Oslo Sinfonietta, direction Rei Munakata

Le disque Chambered Music de Simon Steen-Andersen, avec quatre œuvres ( Praesens , Besides , Amid et Chambered Music ) composées entre 2001 et 2007 et interprétées par l’Oslo Sinfonietta dirigé par Rei Munakata, nous montre un compositeur joueur et facétieux.
Des sons d’instruments, d’objets et de samples s’entremêlent jusqu’à ce qu’émerge une forme de conversation de sonorités. Des sons qui s’animent et discutent comme s’ils avaient une vie propre, installés dans un salon, une cuisine, un café. Quelles histoires se racontent-ils, entre exclamations, rires et chuchotements ? Bien malin qui saurait le dire, mais nos oreilles presque indiscrètes se laissent absorber et charmer par ce langage qui, loin de s’adresser à notre raison, est directement capté par notre sensibilité.

Anabelle Miaille

désobéissance

Aurèle Stroë

L’Empreinte digitale – 1 CD + album digital (Qobuz), 2025, 38 min

Noëmi Schindler, violon
Christophe Roy, violoncelle
Christophe Henry, claviers
Ensemble 2e2m, direction Léo Margue

La musique d’Aurèle Stroë (1932-2008) a quelque chose de stupéfiant. Ses œuvres empruntent des trajectoires radicales et imprévisibles. Ses Capricci et ragas (1990), concerto où le violon fait face à un orchestre proprement inouï (petite flûte, deux clarinettes, contrebasson, deux trombones, glockenspiel, percussions, harpe, quatre altos, deux contrebasses), alternent deux attitudes face au temps musical : une virtuosité à la Paganini qui s’affronte aux couleurs insaisissables de l’orchestre, et des moments d’« écoute fine » où la moindre variation de hauteur de-vient la clef de mondes nouveaux.
Le compositeur Bernard Cavanna, Prix du Président de la République de l’Académie Charles Cros en 2023, est à l’initiative de ce superbe disque porté par la violoniste Noëmi Schindler et l’ensemble 2e2m. On y découvre en complément la Fantasia quasi una sonata (2005), l’une des ultimes œuvres de Stroë, pour violoncelle, piano et synthétiseur, qui multiplie les échappées vers des horizons insoupçonnés.

Jean-Guillaume Lebrun