Sélection Musiques expérimentales 2025
Les Coups de cœur Musiques expérimentales 2025
La commission Musiques expérimentales :
Azadeh Nilchiani, Bastien Gallet, David Christoffel, Guillaume Kosmicki, Clément Lebrun, Emilie Mousset, Gwen Rouger et Pauline Nadrigny
Tracing basalt in the onsernone valley
Pablo Diserens et Ludwig Berger
forms of minutiae, CD et album digital
Quelques impulsions électriques graves sans vrombissement, percussives sans pulsation, dessinent un cadre duquel se dégage un travail de texture à la profondeur directement passionnante, en tant qu’elle associe le niveau de concentration de l’auditeur à la nature de ce qu’il s’agit d’y entendre.
Si on peut entendre objectivement le son de vallée de l’Onsernone dans le Tessin (en Suisse), on s’initie à une autre manière d’objectivité en y reconnaissant une forme de réalisation du rêve de Basalt.
Née en 1910, Basalt a laissé des aphorismes quii donnent à Pablo Diserens et Ludwig Berger un horizon de mise en scène de leurs field recordings. Par exemple, exercice 5 : Étirer mon corps comme un tambour pour que les impulsions de l’environnement puissent le faire vibrer. C’est ainsi que le mot « psychogéographie » inventé par Ivan Chtcheglov (et inspirateur de Guy Debord) se trouve réoriginé pour décrire l’exploration de la « théorie de l’empreinte sonore » (de Basalt).
David Christoffel
Informations et écoute ici :https://f-o-m.bandcamp.com/album/tracing-basalt-in-the-onsernone-valley
Immutable traveler
Tangent Mek
montagne noire, album digital
Les premières notes de l’album Immutable traveler semblent provenir de très loin, bien au-delà des collines du Tarn où il a été enregistré. Le trio, composé d’Anouck Genthon au violon, Anna-Kaisa Melkin à la viole de gambe, Marina Tantanozi aux flûtes traversières et à la voix, s’est retrouvé dans l’espace chaudement réverbéré de l’abbaye de Sorrèze pour enregistrer le disque, avec Benjamin Maumus et le label montagne noire du GMEA d’Albi. Un écrin parfait qui révèle à la fois la finesse des souffles et des matières, et l’immensité de l’espace ouvert par l’imaginaire musical du trio. Chaque morceau, même le plus bref, est une traversée pleine d’ampleur qui enveloppe par sa grande douceur et l’acuité de ses détails. Notes tenues, drones entêtants, souffles profonds tendent des fils étroitement tressés entre les trois musiciennes, dentellières d’un monde de gestes anciens. Aux échos de musiques traditionnelles répondent des mots empruntés à la poétesse et peintre Etel Adnan, et les compositions passent comme autant de nuages, tout en arrimant très fort l’oreille au sol. De l’aube ouverte par Glass harmonica jusqu’à l’ultime Bleu de Sorrèze , où les flûtes deviennent cornes de brume, les voix et les cordes lignes d’erre, et nous tracent un horizon ouvert à tous les vents.
Émilie Mousset
Informations et écoute ici : https://montagnenoire.bandcamp.com/album/immutable-traveler
Musiques Tourbes
Diane Barbé
forms of minutiae, album digital et vinyle
Des sons captés dans les zones humides : dans la tourbe en train de s’accumuler sous l’eau des marais de Camargue, au milieu des algues d’un lac artificiel du Spreewald au sud-est de Berlin ; des sons produits en manipulant des synthétiseurs analogiques (Coupigny, Serge, Vermona) dans les studios du GRM ; des sons hululés dans des flûtes en terre cuite non tempérées lors d’improvisations collectives en plein air (par l’ensemble alien kin).
Tous ces sons forment, un morceau après l’autre, Musiques Tourbes , l’album de la « sondeuse » Diane Barbé – celle qui ici sonde, souffle, expérimente, enregistre et compose. Musiques troubles où artificiel et naturel, synthèse et field recording, sons instrumentaux et voix animales deviennent indiscernables : où les oscillateurs du Coupigny imitent les insectes des forêts équatoriales (biomimétisme de l’électronique), où les sons-bruits discrets et processuels de la tourbe ont l’air d’avoir été produits en studio, où les cris des flûtes prennent l’apparence des voix du site auxquelles elles répondent, où l’humain qui est partout peut encore se fondre dans l’altérité des sons indifférents à sa présence.
Bastien Gallet
Informations et écoute ici : https://f-o-m.bandcamp.com/album/musiques-tourbes
Ballet No. 1
Arash Azadi
Off records, album digital
Ballet No. 1 déploie une narration abstraite et introspective, une situation sonore autant installée qu’instable, traversée par des tensions constantes. L’album propose une matière sonore dense et contrastée : la voix, les cordes et la synthèse sonore entraînent l’écoute dans un tourbillon d’états, parfois un état d’urgence. Dans un souci du détail, l’approche multigenre et multiculturelle cherche une équivalence chorégraphique à travers des environnements sonores qui basculent sans difficulté entre le réel et l’imaginaire, un espace d’interprétation et de transformation du mouvement. La dramaturgie libre et libératrice d’Arash Azadi offre ainsi au chorégraphe une véritable palette de sons et de mouvements, le geste peut émerger en contact direct avec la matérialité du son.
Azadeh Nilchiani
Informations et écoute ici : https://stilll-off.bandcamp.com/album/ballet-no-1
Récifs Étocs
Joris Rühl
Umlaut Records, album digital et CD
Joris Rühl est un explorateur. Il creuse, il cherche, il défriche, il tente, il expérimente. Dans Récifs Étocs , ce sont quatre clarinettes qui s’entrechoquent, s’unissent, se diffractent, fusionnent, Avec son ensemble Quartz, constitué de Léa Castello, Alexandre Morard, Thibaud Tupinier et lui-même, Joris Rühl donne à entendre l’incommensurable ductilité de cet instrument, qui devient tour à tour liquide, roc, coton, épine, écume, lave, galet…
Dans une succession tuilée et continue de matières sonores homogènes, les clarinettes créent l’illusion d’être beaucoup plus que quatre. Qu’elles soient percussives avec le cliquetis des clefs ou les multiples souffles et râles qu’elles offrent ou qu’elles déroulent un flux continu de vagues de notes, virtuoses et fluides. Mais ce qui trouble à nouveau dans le travail de Joris Rühl, c’est cette recherche purement sonore de matières qui paraissent inertes mais qui flirtent avec les vibrations quasi tactiles entre les musicien.nes. On saluera alors le travail d’enregistrement finement ciselé, dessinant le grain unique de l’instrument.
Clément Lebrun
Informations et écoute ici : https://umlautrecords.bandcamp.com/album/r-cifs-tocs
Horns of Death
Beachers
Ineffectual suns, album digital et CD
Comment faire d’une réplique d’un cor de chasse au renard (fox-hunting horn) achetée en ligne un instrument de musique qui ne fera plus courir aucun renard jusqu’à l’épuisement et la mort ? Comment exorciser la violence des humains de courre et la rage des chiens de meute que cet instrument contient ? En soufflant, en percutant, en démontant dévissant détubant, puis en percutant et soufflant à nouveau, en enregistrant les sons de l’instrument ainsi déréalisé, rendu à son métal et à ses vis, dans une chambre du sud-est de Londres, au plus loin du bocage anglais. Déréaliser veut dire aussi détacher l’instrument, ses propriétés acoustiques de ce à quoi elles servaient, chasser les sons de mort qui rassemblent et excitent la meute pour trouver dans le cor désonnant les autres, voix animales, aériennes, de vent, de métal et de terre, la musique qu’il contenait sans le savoir.
Comme le dit le titre de l’avant-dernier morceau, « on peut apprendre beaucoup sur une société en observant la manière dont elle traite ses renards » (« you can learn a lot about a society by the way it treats its foxes »).
Bastien Gallet
Informations et écoute ici : https://ineffectualsuns.bandcamp.com/album/there-are-no-cicadas-in-this-town
Arctic Summer
Marc Namblard
forms of minutiae, album digital et CD
Chemin faisant, notre écoute est guidée et en même temps libre de ses déplacements. Alors que nous suivons les trajectoires sonores élaborées par Marc Namblard, il nous dévoile les structures fondamentales d’une nature qui se maintient avec force, tout en se révélant fragile. C’est prêter l’oreille à la découverte des présences multiples des environnements et des territoires, à la fois lointains et si proches de nous. L’appel du vivant et de l’élémentaire, la cohabitation de la géophonie et de la biophonie. Les cris distincts des oiseaux accompagnent la puissance d’une matière massive en transformation ; par leur dimension temporelle, qui a tendance à nous échapper, ils témoignent d’un monde en mutation accélérée.
Azadeh Nilchiani
Informations et écoute ici : https://f-o-m.bandcamp.com/album/arctic-summer
L’Engoulevent
Clément Vercelletto
Un je-ne-sais-quoi, album digital et vinyle
Entre engrenages mécaniques et tourbillons organiques, L’Engoulevent de Clément Vercelletto fascine immédiatement par son originalité sonore. Le nom de l’album – celui d’un oiseau – est aussi le nom de l’instrument utilisé, conçu par le luthier Léo Maurel : un petit orgue fantastique, piloté par ordinateur mais parfois aussi joué en direct au clavier par le musicien, reconfigurable suivant les besoins, ici disposé en quantité égale de tuyaux d’orgue et d’appeaux. On lui doit ces riches textures qui plongent l’auditeur.rice dans une écoute contemplative, en immersion dans une dense forêt de bruissements, cliquetis et petits cris.
Complété par moments par un synthétiseur modulaire, l’engoulevent revêt l’aspect d’un orgue de barbarie qui appartiendrait à une culture non identifiée ou à une autre espèce, à un écosystème inconnu. Malgré le caractère répétitif de la construction, chaque seconde est différente de la précédente par mille détails, autant de petites étincelles auditives qui crépitent en continu au fil des pièces, un art prononcé du paysage sonore fantasque, mais pourtant familier.
Guillaume Kosmicki
Informations et écoute ici : https://unjenesaisquoi.bandcamp.com/album/lengoulevent
Pain Avoidance Machine
Erik Griswold
Room40, album digital et CD
Face aux échos grimaçants de la politique australienne, c’est dans les entrailles préparées de son piano qu’Erik Griswold a choisi de trouver refuge. Il en déploie dans ce disque l’âme résonante en quinze états, autant de miniatures méditatives à la fois ingénieuses et économes dans leurs moyens. Ostinatos mécaniques, presque motoriques, accueillent des motifs mélodiques tendres aux couleurs de gnossiennes. Griswold y cultive l’art du piano préparé avec une conviction intacte. En démultipliant les timbres de l’instrument soliste par excellence, la préparation offre au pianiste une compagnie inattendue : celle d’une constellation de voix issues d’un même corps. Est-ce pour cela qu’il nous présente cette minutieuse exploration comme un palliatif à la douleur ?
Pauline Nadrigny
Informations et écoute ici : https://room40.bandcamp.com/album/pain-avoidance-machine
On Fractured Ground / Skin Resonance
Annea Lockwood
Black Truffle, album digital et vinyle
Annea Lockwood poursuit ses explorations sonores dans deux œuvres récentes. À Belfast, les « lignes de paix », murs gigantesques érigés pour séparer les quartiers en temps de troubles politiques, deviennent des plans de résonance. Avec Pedro Rebelo et Georgios Varoutsos, Annea Lockwood les active : mains, pierres et feuilles frappent béton et métal. On Fractured Ground conjugue ainsi engagement social et deep listening.
Avec la percussionniste Vanessa Tomlinson, Skin Resonance explore la grosse caisse comme membrane : moins instrument que tympan. Délaissant toute technique conventionnelle, la pièce révèle des propriétés timbrales qui rendent la peau à l’organique et aux éléments, évoquant le vent ou l’océan. Entre murs et peaux, l’écoute, chez Annea Lockwood, reste tendue entre geste politique et deep listening, avec une vitalité créative intacte.
Pauline Nadrigny
Informations et écoute ici : https://blacktruffle.bandcamp.com/album/on-fractured-ground-skin-resonance/