Rhoda Scott

Rhoda, quel honneur et quel plaisir de te remettre ce jour ce Prix In honorem de l’Académie Charles Cros à l’occasion de la sortie de ton dernier disque Ladies & Gentlemen mais surtout pour l’ensemble de ta carrière. Rhoda, tu es un soleil qui est venu éblouir le jazz en France dès ton arrivée en 1967. C’est Eddy Barclay qui t’avait repérée le premier, je crois, en achetant les droits d’un titre devenu ton premier tube : Hey Hey Hey.
Ton art du maniement de l’orgue est issu de l’église noire américaine que tu as découvert, dit-on, sur les genoux de ta maman qui en jouait à l’église. Tes deux parents étaient musiciens, chanteurs, pianistes et organistes amateurs, ils t’ont élevée dans l’univers du gospel et des spirituals. Mais tu ne t’es pas arrêtée là, souhaitant approfondir tes études à la Manhattan School of Music, puis en venant en France étudier au conservatoire américain de Fontainebleau, dans la classe de Nadia Boulanger.

Aux débuts seventies, tu es une des très rares artistes de jazz à expérimenter une popularité équivalente à celles des chanteurs de variétés. Tes robes sont conçues par Yves Saint-Laurent. Tu joues à l’Olympia, ton producteur est Eddy Barclay qui t’impose partout, largement aidée en cela de ton amoureux, de ton chevalier servant, ton mari et producteur Raoul Saint-Yves qu’on ne peut pas ne pas citer aujourd’hui. Il a en effet remporté en 1957 le Prix de l’humour de l’Académie Charles Cros !
Dans ces années 70, on te voit à la télévision. On se souvient tous de ton passage à Discorama, l’émission de Denise Glaser. C’était en 1969. On t’entend sur les plus grandes scènes du monde. Si certains te reprochent de jouer Hello Dolly ou Isn’t She Lovely, tout le monde t’adore. Ton art de l’improvisation, ta joie de vivre, ton charisme sont irrésistibles. Puis, les années passant, l’attention du grand public se reporte peu à peu sur d’autres instrumentistes jusqu’à il y a tout juste vingt ans, en juillet 2004.
Sur une idée de Jean-Pierre Vignola, l’un de tes grands admirateurs, tu te retrouves en vedette d’une grande soirée intitulée « Ladies Night » à Jazz à Vienne, entourée d’un orchestre 100% féminin. La formule plaît tant que « l’organiste aux pieds nus », comme tout le monde aime à te surnommer, regagne le succès des grands jours, tournant à nouveau dans tous les plus grands festivals du monde avec ton Lady Quartet constitué de la fine fleur du jazz français au féminin puis ton Ladies All Stars. Ton dernier disque rétablit les genres au sein de cet orchestre : il s’intitule Ladies & Gentlemen.
Rhoda, tu le sais, je l’ai même écrit au dos d’un de tes derniers disques, tu es devenue la matriarche en termes de jazz, telle la druidesse en possession de la potion magique en capacité de la transmettre aux nouvelles générations de femmes. Rhoda, tu sers la cause d’un jazz créatif, moderne, sans cesse en gestation, toujours généreux, diablement swing et toujours spirituel.
Ce Prix In honorem pour te dire combien nous t’aimons.

Jean-Michel Proust, lors de la remise des Grands Prix de l’Académie Charles Cros, dimanche 2 février 2025.

(Photo : cop. Alexandre Lacombe)

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